PARLER D’AMOUR AU BORD DU GOUFFRE, Boris Cyrulnik, Odile Jacob, 2007

Il a cru à la lumière, parce qu’il était dans la nuit. Moi qui vivait en plein jour, je n’ai rien su voir.

L’escarre du corps sert de métaphore à l’escarre de l’âme des  traumatisés psychiques… :

 

 

« Auschwitz, comme une escarre à l’origine de moi… »

 

Le psychisme a agonisé sous l’effet du traumatisme.

Le traumatisme a fait voler en éclat la personnalité antérieure, et quand personne ne rassemble les morceaux pour les contenir,

le sujet reste mort ou revient mal à la vie.

 

 

 

Tout traumatisé est contraint au changement, sinon, il reste mort.

La première fois que je vois un blessé de la moelle, je sais s’il va s’en sortir, si, dans son regard, passe un amour de la vie. Ceux qui donnent l’impression d’avoir été blessés la veille auront des escarres.

Je l’affirme, l’escarre, c’est autre chose qu’un problème de peau. C’est une nécrose. C’est porter la mort en soi. Ceux qui acceptent en souffrant leur nouvel être s’en sortent mieux. Ils font du sport, même s’ils n’étaient pas sportifs avant, ils créent des liens, ils travaillent plus…

La manière dont l’entourage familial et culturel parle de la blessure peut atténuer la souffrance ou l’aggraver, selon le récit dont il entoure l’homme meurtri.

 

« Ici, pas de pourquoi » est la meilleure manière pour torturer et désespérer un homme.

Avec cette phrase, l’homme tombe dans le monde des choses, le soumet aux choses, le transforme en chose.

Un travail de mise en sens est indispensable pour tendre la main à un agonisant psychique, et l’aider à reprendre une place dans le monde des humains.

C’est la capacité à traduire en mots, en représentations verbales, partageables, les images et les émois ressentis pour leur donner un sens communicable, leur redonne une humanité.

L’amour des pourquoi est un précieux facteur de résilience, il permet de retricoter les premières mailles du lien déchiré.

Germaine Tillion, ethnologue, est déportée à Ravensbrück en 1943, parce qu’elle est résistante. Elle utilise sa capacité à observer, pour comprendre le fonctionnement du camp, et,  le soir, au baraquement, elle fait des exposés où elle explique comment les gardes veulent les exploiter jusqu’à ce que mort s’en suive.

« En t’écoutant, nous n’étions plus des « Stück » (des morceaux)

mais des personnes,

nous pouvions lutter,

puisque nous pouvions comprendre. »

(Geneviève de Gaulle-Anthonioz)

« La capacité de déchiffrer les phénomènes qui nous entouraient nous protégeait moralement, atténuait nos peurs. » répond Germaine Tillion.

Les traumatisés trouvent un bénéfice certain à un travail de reliaison, une mise-en sens dans l’après-coup…mais la manière dont ils jugent les événements se réfèrent à l’escarre qui reste plantée dans leur histoire.

 

Tant que le trauma n’a pas de sens,

on reste sidéré, hébété, stupide embrouillé,

par un tourbillon d’informations contraires, qui nous rendent incapables de décider.

Le moyen d’éclairer le brouillard provoqué par un traumatisme : le récit.

 

La narration devient un travail de sens : placer les événements hors de soi et les situer dans le temps.

Comme si les événements semblent « se raconter eux-mêmes ».

C’est à ce prix que le passé, l’absent,  le mort, peuvent faire retour dans le monde présent des vivants, sur la scène de la représentation, comme re-présentation.

 

Cette capacité de construire un discours qui donne accès à la maîtrise intime, ne se met en place que vers 7-10 ans. Avant, on est soumis au contexte : rire les yeux pleins de larme, à la vue d’un beau papillon…

« Qu’as-tu fait aujourd’hui ? » difficile d’y répondre pour un enfant…cela nécessite une représentation  du temps. Les enfants disent d’abord les événements extérieurs  avant de se construire un monde intérieur.

Tant qu’on peut modifier l’image que l’on se fait de soi, tant qu’un engagement dans la réalité psychique et sociale nous permet d’y travailler, la résilience est possible, ce sera la reprise d’un type de développement, après une lente agonie psychique.

La formation du couple constitue certainement un choix majeur de notre existence.

Tout éclopé de la vie s’y engage avec son passé, ses rêves et sa manière de donner sens.

Son partenaire aussi se fait une image de la blessure de son conjoint, et de l’espérance du couple à venir.

C’est avec le monde intime de l’autre que chacun devra composer, s’épanouir, se sécuriser, pactiser et parfois guerroyer. Cette conjugaison affective et historique constitue une bulle affective dans laquelle naîtra l’enfant à venir.

Une enveloppe de gestes, de cris, de rires, de mimiques, de mots qui façonnera ses développements précoces, jusqu’au moment où, à son tour, il arrivera à l’âge du sexe.

Comment se rencontrent les âmes blessées ?

L’entente du couple renforce-t-elle la résilience ou aggrave-telle la déchirure ?

Que transmettent les parents résilients aux enfants qui vont naître…

Les maltraitances physiques sur enfant, sont difficiles à concevoir, alors que faciles à observer.

Les  privations  affectives, elles, sont difficiles à observer, difficile de voir un non-événement, d’autant que le blessé, lui-même, prend mal conscience de la déchirure.

Ce n’est pas une douleur physique, ni une humiliation, ni même une perte déchirante.

C’est une désaffection lente et insidieuse, qui délabre d’autant plus qu’elle n’est pas consciente.

Un refroidissement du monde, une extinction lente, un effacement discret et continu des figures d’attachement.

C’est le cas des enfants « mascotte » que l’on trouve dans tous les orphelinats. En pleine détresse, ils nous font rire, Ce ne sont pas des surhommes, loin de là. Avant le fracas, ils avaient reçu de leur milieu quelques empreintes précoces qui ont tracé dans leur mémoire une braise de résilience :

« Je sens qu’on peut m’aimer, puisque je sais que j’ai été aimé. »

La déchirure et la braise coexistent dans leur mémoire.

Aimer trop son enfant, vivre pour lui, empêche le monde intime de l’enfant d’aimer quelqu’un d’autre, c’est une capture affective. L’excès d’affection n’est pas une pléthore, au contraire, c’est une prison qui provoque une sorte de carence.

L’abondance des stimulations provoque une monotonie sensorielle qui endort l’âme et empêche le désir.

Le manque d’affection désespère et tue le sens à vivre, la prison effective assoupit et démolit le plaisir à explorer.

Certains enfants traumatisés rêvent de devenir des parents  parfaits, ils ne savent pas qu’il n’y pas plus imparfait qu’un parent parfait.

Ces enfants « centre-du-monde » se développent comme des carencés affectifs, des nourrissons géants. Quand arrive l’heure du choix affectif, ils choisissent souvent la soumission amoureuse.

Cela pourrait aussi expliquer le choix

de l’entrée en religion intégriste,

ou un parti extrême.

Ils affirment : « c’est mon choix de porter le voile. » comme s’ils disaient « c’est ma liberté de me mettre en prison ».

La prison, qu’elle soit affective ou verbale, leur donne la sécurité qu’apportent les certitudes.

La majorité de ces adolescents ont connu une relation fusionnelle qui les a empêché de se personnaliser.

Le carencé affectif se subordonne afin de rester au contact de celui ou celle qui veut bien l’aimer.

Pour relancer le processus de résilience chez es enfants déchirés par un traumatisme insidieux, il faut agir sur l’enfant autant que sur son entourage. Sécuriser la mère pour qu’elle utilise un autre outil que son enfant pour se rassurer. Impliquer le mari semble nécessaire.

L’enfant roi :

Avec la mort du « pater familias », la dette de vie s’inverse :

ce n’est plus l’enfant qui doit sa vie à ses parents,

c’est lui au contraire qui donne sens au couple parental.

 

Ce n’est plus le père qui énonce l’interdit, c’est l’enfant.

Du simple fait de sa venue au monde, il interdit la séparation de ses parents, ou plutôt, il leur ordonne de faire un effort pour rester ensemble.

Il y a deux générations, la femme voulait donner un enfant à son mari. Maintenant, la femme cherche un père pour son enfant.

Cette « passion de l’enfance » engendre des nourrissons géants au narcissisme hypertrophié.

L’enfant, englué dans une impossible séparation de parents irréprochables, ne va pouvoir montrer sa différence que dans une violence de refus….je veux parler des parents battus.

 

Le profile de l’enfant maltraiteur : enfant conformiste anxieux, avant de devenir un adolescent inconsciemment conformiste.

Enfant mis en prison affective, toxique, sans avoir pu être sauvé par un tiers (père, grands-parents, école….) capable de l’aider à s’individualiser, se séparer, se différencier.

N’ayant pas pu expérimenter l’effet séparateur, à l’âge de l’adolescence, ils doivent faire un choix insupportable, entre des parents protecteurs jusqu’à la nausée, et, une aventure sociale effrayante et paralysante de peur.

 

Métaphysique de l’Amour :

Nos parades nuptiales sont d’abord préverbales. Nous pensons, à tort, que nos propos permettent nos rencontres.

 

http://www.cterrier.com/cours/communication/60_non_verbal.pdf

L’essentiel de ce que nous avons à dire est communiqué par notre corps, à notre insu. Si nous devions supprimer les messages paraverbaux en supprimant les postures, les gestes, les mimiques et les tremblements de la voix, nous ne pourrions rien comprendre, puisque la transmission des mots ne représente que 35% du message ! (p. 131)

Peu importe le texte, c’est le co-texte qui prime, la proximité sensorielle des corps.

Ce sont majoritairement les femmes qui déclenchent la parade du mâle humain. Chacun ne peut rencontrer que l’objet qui lui correspond, pour lequel il a été façonné. Chacun frappe l’autre, parce qu’il porte sur lui ce qui peut toucher l’autre.

Après avoir été marqué par son milieu précoce, qui lui a appris un style affectif,

la relation amoureuse donne au jeune une deuxième chance,

une possibilité de modifier les représentations négatives de soi, acquises au cours de son enfance,

et même la possibilité de cesser d’être délinquant en s’engageant dans un nouveau style de socialisation.

Plus qu’un tournant dans la vie, cela peut être une métamorphose, où le biologique, l’affectif et le social se coordonnent pour prendre le virage, avec plus ou moins de bonheur.

Ce que je perçois sur l’autre réveille les traces de mon passé et provoque mon besoin de les retrouver.

Je m’engage dans mon couple avec mes rêves d’avenir et mes comptes à régler.

Avec ce capital de mémoires, d’émotions, et de désirs, nous allons signer le contrat implicite qui thématisera notre vie de famille.

Ce n’est pas l’événement traumatisant qui est transmis et altère le proche, c’est sa représentation.

Quand le blessé est bien entouré, il surmonte le trauma, parfois mieux que le proche que l’on croit protégé et que l’on abandonne à l’horreur de ce qu’il imagine. Pour souffrir de l’idée qu’on se fait de la souffrance de ceux qu’on aime, il faut trop se mettre à leur place.

Quelle transmission ?

Le temps de l’âme n’est pas le même que le temps du monde, mais la manière d’en parler traduit une parcelle d’âme et la met dans le monde.

En analysant la structure linguistique de femmes enceintes, Mary Main, linguiste, a analysé les échanges affectifs des bébés à 18 mois, puis la façon dont ces bébés s’attachent à leurs pères.

Les résultats sont clairs :

le monde intime de la mère, sa manière de parler,

permet de prédire comment le bébé va apprendre à aimer.

Mais la seule présence du père peut modifier ce style.

Ce n’est pas le contenu du monde intime de la mère qui est passé dans l’enfant, mais, un fragment d’âme mis en formes verbales, qui a constitué l’alentour sensoriel de l’enfant, et lui a appris une manière d‘aimer.

La propagation des mondes mentaux est véhiculée par les rituels d’interaction entre une mère et son enfant. Toute figure d’attachement a ce pouvoir : les pères, la fratrie, les amis, et toute personne aimée peuvent modifier le style affectif de base, le renforcer ou l’annihiler, selon la conjugaison des styles d’effort.

Quand un père raconte ses relations passées avec ses parents, il raconte comment il a appris à aimer.

 

Ceci permet de prédire la façon dont il va entourer son futur enfant. Cette bulle sensorielle de gestes, de sourires, et de musiques verbales, baigne l’enfant dans une enveloppe de signifiants.

Ainsi se matérialise la partie perceptible de l’histoire paternelle, qui s’imprègne dans la mémoire du petit.

 

 

http://babybaboo.com/education/comprendre-les-bases-de-lattachement/

 

L’attachement sécure (le petit se développe avec plaisir) et

 

l’attachement désorganisé (toute information provoque une détresse),

sont les deux attachements qui se propagent le plus puissamment.

 

Les autres types d’attachement se transmettent plus faiblement,

autour de  l’enfant, il y aura un adulte, père, moniteur de sport….

qui pourra proposer à l‘enfant un autre tissage d’un lien

qu’il pourra agripper pour échapper à la fatalité de la transmission.

 

L’affectivité qu’une mère adresse à son enfant,

est toujours modifiée par le lien qu’elle tisse avec son mari.

C’est à partir de choses entendues, souvent mal comprises,

à partir d’allusions, soulignées ou non, de grimaces, de gestes ponctués ou non,

de silences significatifs,

que chacun d’entre nous fabrique les représentations des événements de sa préhistoire.

Dans un processus résilient, il s’agit de découvrir comment on peut revenir à la vie sans répéter l’agression ni faire une carrière de victime.

La résilience tente de répondre à deux questions :

-Comment est-il possible d’espérer, quand on est désespéré ?

-Comment ai-je fait pour m’en sortir ?

Les premiers pas sur le long chemin de la résilience

sont accomplis après le fracas,

dès qu’une flammèche de vie remet un peu de lumière dans le monde assombri par le coup.

 

Alors, cesse la mort psychique et commence le travail de revivre.

 

Il faut pourtant que cela chante

Je ne puis pas n’être qu’un cri…

Ecoutez pleurer en vous-mêmes

Les histoires du temps passé.

Le grain terrible qu’elles sèment

Mûrit de poème en poème

Les révoltes recommencées.

L. Aragon,
Le Fou d’Elsa.
Le malheur dit.